La Femme qui fuit

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En tentant de retracer un de mes ancêtres sur le web, j’ai eu toute une surprise. Je l’ai effectivement trouvé, là où je n’aurais sans doute jamais songé à fouiller. Je suis tombée sur une thèse ayant pour sujet la violence domestique à Montréal dans la première moitié du XIXe siècle1.

Jean Detouin, l’ancêtre que je recherchais, n’était pas à première vue un homme violent. On a plutôt sérieusement menacé d’attenter à sa vie et de mettre le feu à sa maison. Il a dû se résigner et porter plainte contre … sa propre épouse!

Marie Archange dite Julie Daigneau naît à Boucherville en 1797. Le 20 juin 1821, lors de son mariage avec Jean Detouin, menuisier récemment arrivé de Belgique, elle vit à Montréal, alors que ses parents habitent à Boucherville. Sa soeur aînée, Marie Josephe, s’est également mariée à Montréal, en 1818, avec François George Lepailleur, notaire. Archange a peut-être habité avec sa soeur. Si c’est le cas, cette cohabitation aura été de courte durée puisque les Lepailleur partent vivre à Châteauguay en 1820.

Sept mois après son mariage, Archange donne naissance à sa première fille, Marie Elmire. Là encore, le premier enfant arrivait souvent plus vite que les suivants. Elle n’est pas la première femme à se marier enceinte. Trois autres filles naîtront à deux ans d’intervalle chacune: Marie Archange dite Angèle, Henriette et Caroline. La dernière naît en juin 1828, sept ans après le mariage de ses parents. Celle-ci décède cinq jours après sa naissance. Puis, la pénultième décède en décembre 1829. Enfin, Jean Detouin meurt en 1832 lors de l’épidémie de choléra. Les deux aînées se retrouvent orphelines de père et sont prises en charge par un oncle. Mais où est donc leur mère?

La déposition de Jean Detouin contre sa femme, le 5 mai 1831, nous éclaire un peu sur la situation de la famille et, par ricochet, sur celle d’autres familles de Montréal à l’époque:

«… depuis environ trois années, Julie Daigneau sa femme aurait laissé son lit et sa maison et abandonné ses enfants et serait adonnée à la boisson, vivrait errante et comme une vagabonde et une prostituée. Que depuis mardi dernier qu’elle serait sortie de prison, elle serait venue plusieurs fois trouver le déposant chez lui et plus particulièrement ce jourd’hui, aurait troublé la paix et la tranquillité publique, aurait assailli et menacé de frapper le déposant et aurait fait plusieurs menaces entr’autres qu’elle voulait faire bruler la maison …»

Archange, qui dans la rue est devenue Julie, sortait de prison et avait délaissé sa maison depuis trois ans. J’ai donc consulté les registres d’écrou de la prison de Montréal à partir de la date de son dernier accouchement. Bingo! Julie est emprisonnée une première fois en novembre 1828 pour vol à l’étalage. On l’accuse du même délit en mars 1829. Les fois suivantes, elle sera emprisonnée pour vagabondage ou pour avoir troublé la paix.

À y regarder de plus près, Archange est en pays de connaissance en prison. Elle y retrouve la marraine de sa benjamine. Angélique Catafard est également entrée en prison à plusieurs reprises. Celle-ci est entre autres arrêtée sur le Champ-de-Mars, en compagnie d’autres prostituées, par un constable de police qui les décrit comme vagabondes et femmes de mauvaise réputation.

Emprisonnée 28 fois entre 1828 et 1836, Archange dite Julie Daigneau décèdera en prison le 3 février 1837. Elle aura laissé toutes ces traces dans les archives judiciaires. Si je m’étais contentée de consulter les registres d’État civil, d’une part, je n’aurais jamais pu trouver son décès. D’autre part, je n’aurais jamais pu prendre toute la mesure de cette vie de misère qu’a connue cette famille. Enfin, à la lumière de ce portrait, il est légitime de se demander si Jean Detouin est le père des quatre filles d’Archange « Julie » Daigneau?

1 Pilarczyk, Ian C., Justice in the Premises: Family Violence and the Law in Montreal, 1825-1850.